Quichotte (TNM)
Quichotte (TNM)
D’après Cervantes
Adaptation Rébecca Déraspe
Idée originale et mise en scène Frédéric Bélanger
Environ 1 h 25, sans entracte
Du 5 mai au 6 juin 2026
Sous la folie : l’utopie
Avec ce Quichotte, on saute dans le temps, passant du 17e siècle et son univers chevaleresque déjà suranné, au 20e siècle dans une Espagne où la Guerre civile s’installe.
Alors que les hommes de lettres sont perçus comme de potentiels éléments subversifs, Alonso Quichano, professeur de littérature, a trouvé refuge dans la célèbre maison close de Madame Petit, dernier rempart de liberté, pendant que dehors souffle un vent de répression.
Employé comme concierge, il fait la lecture des ouvrages interdits aux pensionnaires du bordel. Cependant, les évènements tragiques qui secouent la société menacent d’entrer jusque dans son refuge et Alonso, n’écoutant que son courage légendaire, se fait armer chevalier par la tenancière du bordel et, en bon redresseur de torts, se lance à l’aventure pour combattre l’intolérance et l’injustice.
Et qu’importe si l’ennemi n’est qu’un ventilateur, et les gentes dames, les filles de joie. L’utopie doit‑elle se déguiser en folie pour nous libérer ? La naïveté serait‑elle la meilleure façon d’échapper au mal ?
Frédéric Bélanger et Rébecca Déraspe, le duo qui nous avait éblouis avec leur Nuit des rois en 2022, se sont de nouveau réunis pour cette réécriture éclatante et éclatée de Don Quichotte.
Pour en incarner les personnages mythiques, Normand D’Amour en Quichotte, Benoit McGinnis en Sancho Pança, et Marie‑Andrée Lemieux en Dulcinée. Et Madame Petit? Debbie Lynch‑White !
— Michelle Chanonat
Distribution
- NORMAND D'AMOUR : DON QUICHOTTE
- FÉLIX LAHAYE : NINO
- JEAN-PHILIPPE PERRAS : MUSICIEN
- YANN ASPIROT : PERES
- MÉTUSHALÈME DARY : LUCIA
- MARIE-ANDRÉE LEMIEUX : MARINA (DULCINÉE)
- CATHERINE BEAUCHEMIN : INES
- GUIDO DEL FABBRO : MUSICIEN
- DEBBIE LYNCH-WHITE : MADAME PETIT
- ADRIEN BLETTON : MUSICIEN
- MARIE-PIER LABRECQUE : TERESA
- BENOIT MCGINNIS : SANCHO
Équipe de création
- Adaptation : Rébecca Déraspe
- Idée originale et mise en scène : Frédéric Bélanger
- Assistance à la mise en scène : Marie‑Hélène Dufort
- Décor et accessoires : Francis Farley‑Lemieux
- Costumes et coiffures : Jonathan Beaudoin
- Assistante aux costumes : Mélanie Beauvais
- Éclairages : Chantal Labonté
- Musique originale : Gustafson (Adrien Bletton et Jean‑Philippe Perras)
- Chorégraphies : Yann Aspirot
- Maquillages : Audrey Toulouse
- Perruques : Sarah Tremblay
- Accompagnement dramaturgique : Ricard Soler Mallol
Commentaires de Michel Handfield, M.Sc. en sociologie (2026-05-28)
Particulier comme pièce, car on raconte Don Quichotte (1) sous le ciel de la guerre civile espagnole (2) qui mènera le général Franco au pouvoir absolu en 1939 avec la bénédiction de l’Église catholique :
« À partir de 1939, celui que l'on appelle le Caudillo, le généralissime ou le chef de l'État, instaura une dictature militaire et autoritaire, corporatiste, sans doctrine clairement définie en dehors d'un ordre moral et catholique, marquée par l'hostilité au communisme et aux forces judéo-maçonniques, et soutenue par l'Église catholique. » (3)
Après Dieu, le général Franco !
On était loin de la théologie de la libération, qui s’est rapprochée des mouvements contestataires de gauche dans les années 1960-1970. (4) Cette dénomination est cependant délaissée maintenant, même si certaines des idées de la théologie de la libération existent encore, car cela semblait trop politique pour Jean-Paul II. (5) Il faut dire que, polonais, il a connu les dérives du système soviétique (6), de quoi craindre le gauchisme. Mais, de là à embrasser la droite, il y a une marge à ne pas franchir, selon moi. Et, parfois, Jean-Paul II la franchissait de mon point de vue.
Des dérives existent également dans le système capitaliste, comme nous le démontre le cas de Peter Thiel, fondateur de Pay Pal :
« Il n’avait plus qu’une idée en tête : échapper à l’État démocratique taxateur. « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles », écrivait-il à la même époque. « La mission des libertariens est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes (i). » (7)
Et, il n’est pas le seul à croire que le capitalisme ne s’en porterait que mieux sans la démocratie. Le capitalisme de l’apocalypse de Quinn Slobodian en regorge d’exemples très bien documentés.
Bref, à l’extrême gauche comme à l’extrême droite, la démocratie est menacée. Nous n’avons qu’à regarder le trumpisme et ses dérivées pour le comprendre.
Quichotte est-il vraiment fou ou n’est-ce pas plutôt le renversement des valeurs qui le rend ainsi?
À l’époque de sa parution, Don Quichotte, de Miguel de Cervantes, était « une parodie des mœurs médiévales et de l'idéal chevaleresque, ainsi qu'une critique des structures sociales d'une société espagnole rigide et vécue comme absurde » nous dit Wikipédia. (8)
Quichotte, qui nous situe dans la guerre civile espagnole (1936-1939) nous parle plutôt d’un renversement des valeurs : la dictature devient le gardien d’un nouvel ordre moral et de droiture s’alliant à la religion. On le verra aussi avec le nazisme à la même époque. (9)
Maintenant, la fable de Don Quichotte devient un révélateur de notre monde trouble, où la démocratie devient maintenant une entrave à la liberté économique; la dictature et l’intelligence artificielle des partenaires des nouveaux maitres des technologies et du capital; les fortunes du nouveau capitalisme technologique, qui dépasse souvent le budget des États, un moyen de faire des alliances politiques à leur avantage, sinon de simplement contrôler le Politique et les États en les menaçant.
Cette structure présente un point faible
Si une dictature s’installe et qu’elle exerce un contrôle total sur ses forces de l’ordre, ses forces armées et ses groupes paramilitaires, le dirigeant peut s’en servir pour écraser toute menace, qu’elle vienne d’un capitaliste ou d’un intellectuel. Celui-ci peut disparaitre dans une prison ou au fond d’un océan, et son entreprise ou sa fortune être saisi par la dictature qui en fera sienne et la mettra à son service sous des « motifs rationnels » !
Le Pouvoir a souvent une capacité ultime de se protéger et de se renforcer, surtout s'il se place au-dessus des lois et des règles démocratiques.
On l’a vu avec la « brève rébellion du 23 juin 2023 d’Evgueni Prigojine, un proche du président russe Vladimir Poutine, et de son groupe paramilitaire, Wagner, contre le gouvernement et les Forces armées russes restées fidèles au ministère de la Défense, qui s’est terminée le 23 août 2023 lorsqu’Evgueni Prigojine et son bras droit Dmitri Outkine meurent dans un accident d'avion » pour résumer sommairement cette histoire. (10)
On peut aussi penser à l’oligarchie russe, « dont une partie a été purgée par le Kremlin sous Vladimir Poutine. » (11)
Et, que dire de Donald Trump, qui « a réussi à éjecter de son parti plusieurs élus importants jugés déloyaux » de sa part (12), car ils ont émis des opinions contraires aux siennes, par exemple ? Il a aussi licencié et limogé nombre de fonctionnaires et hauts fonctionnaires de l’administration publique depuis son entrée au Pouvoir; déporté des gens avec sa police de l’immigration - Immigration and Customs Enforcement (13); et même menacé d’expulsion son ancien allié politique Elon Musk quand il a menacé Trump de créer son propre parti politique ! (14) Ce n’est pas surprenant, car, avant Trump, les États-Unis ne s’embarrassaient pas trop des accords internationaux, ajoutant souvent, si ce n’est pas systématiquement, une clause disant « Ne s’applique pas aux États-Unis sans l’accord des États-Unis. » (15) De là à en arriver à une clause « Ne s’applique pas au Président » il n’y avait qu’un pas facile à franchir.
C’est comme si chaque époque devait connaitre de nouvelles remises en question et de nouveaux bouleversements !
Qui d'autre que Quichotte, ici un intellectuel, pour nous conter cette histoire?
Cloisonné dans un bordel pour sauver sa vie, il n’a finalement plus de vie, car son monde s’écroule devant lui. Ses semblables sont emprisonnés ou tués; les livres brulés; sa citoyenneté ignorée et effacée dans ce monde franquiste. De quoi devenir fou – un peu comme dans le monde des « fake news » que proposent Donald Trump et ses clones de la droite alternative qui montent en grade dans certains pays appuyés par de grandes fortunes qui y cherchent des bénéfices !
Alors, quand Alonso Quichano, professeur de littérature qui se cache dans ce bordel, raconte Don Quichotte, il le devient !
Les accessoires et le personnel du bordel deviennent alors ses armes, ses moulins à vent et les acolytes de ses aventures.
Cela insuffle une note de gaité à ce conte que nous livre Quichotte (NORMAND D'AMOUR), car c’est un prétexte à de la danse, de la musique, du chant et du théâtre, le tout donné par le personnel du bordel pour l’accompagner et le calmer dans ses épisodes d’anxiété psychotique. Mais, qui n’en aurait pas dans ce contexte?
Comme au temps de Franco, d’Hitler ou de Staline…
Le monde fait de nouveau face à une nouvelle menace de dictature. Celle-là est plus grave encore: c'est « la sécession capitaliste, faite de forteresses souples et mobiles pour le capital, protégées des griffes d’une populace qui aspire à un présent et un avenir plus équitables » (16), accompagnée d’une intelligence artificielle qui se développe de façon fulgurante. On passe ainsi d’un capitalisme libéral à un capitalisme libéré de ses entraves sociales, démocratiques et humaines. Et, comme Quichotte, les lanceurs d’alertes crient dans le vide et se battent contre les moulins à vent des « fake news ».
On a face à nous un Quichotte différent et bien amené pour notre temps, je trouve. J’aimerais bien voir ensuite ce type de production autour d’un Jacques le fataliste qui nous ramènerait au temps des lumières pour nous éclairer ! Notre époque en a besoin.
Notes
1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Don_Quichotte
2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Espagne
3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Francisco_Franco
4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9ologie_de_la_lib%C3%A9ration
5. À ce sujet, voir la section « Voyage de Jean-Paul II au Mexique » de l’article sur la « Théologie de la libération » :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9ologie_de_la_lib%C3%A9ration#Voyage_de_Jean-Paul_II_au_Mexique
6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Union_des_r%C3%A9publiques_socialistes_sovi%C3%A9tiques
7. Quinn Slobodian, 2025 (traduction française), Le capitalisme de l’apocalypse / Introduction, Livre en format numérique, Seuil/Google play livres, p. 2/226.
i. Peter Thiel, « The education of a libertarian », Cato Unbound, 13 avril 2009
8. Op. Cit.
9. Harvill-Burton, Kathleen, 2006, Le nazisme comme religion. Quatre théologiens déchiffrent le code religieux nazi (1932-1945), Québec : Presses de l’Université Laval, 252 pages. ISBN : 2-7637-8336-8
10. Texte de collage fait à partir d’informations tirées de la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Groupe_Wagner
11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Oligarchie_russe
12. Yves Boisvert, Primaires républicaines : Quand Trump gagne « trop », La Presse, 28 mai 2026 : https://www.lapresse.ca/international/chroniques/2026-05-28/primaires-republicaines/quand-trump-gagne-trop.php
13. https://fr.wikipedia.org/wiki/United_States_Immigration_and_Customs_Enforcement
14. Kieran Guilbert & Nathan Joubioux, 2 juillet 2025, Donald Trump menace d'expulsion Elon Musk, le patron de Tesla menace de créer son parti politique, Euro news : https://fr.euronews.com/2025/07/02/etats-unis-donald-trump-menace-dexpulsion-elon-musk-qui-veut-creer-son-parti-politique
15. De mémoire l’on trouve cette citation ou des versions de celle-ci à quelques
endroits dans l’œuvre de Noam Chomsky. Ici, elle vient des pages 193-194, Chapitre VI, Souveraineté et ordre mondial, in De la guerre comme politique étrangère des États-Unis, 2018, Agone, Version e-book : Kobo.com.
16. Quinn Slobodian, Op. Cit., p. 7/226